
Le 4 fevrier au matin, Charly vient me tirer de mon duvet. J'arnache mes affaires et quelques-unes des leurs sur Noir Desir, apres tout ils me rejoignent a Bombay dans quelques jours... Je quitte la plage de Vagator par ses chemins torves, trois palmiers me saluent, voici le carrefour aux thes si delicieux, deja la grand'route. Me voila seul ! Je grimpe puis devale les collines ocres des ghats, il fait plus que chaud malgre l'air marin, je renoue avec le sandwich tomate/concombre des heures turques, des singes viennent apporter un peu de compagnie a ma chevauchee, puis plus rien. Je m'enfonce dans un petit chemin de terre pour dresser mon auberge. C'est ma premiere nuit solitaire depuis le 14 juillet, ca fait tout drole ! Moins drole en revanche l'attaque en regle d'une division de fourmis d'elite sur mon duvet, virant son occupant affole ! Je n'en reviens pas, me lance a l'assaut, et me fais tailler en pieces a grand coups de mandibules, je m'emmitoufle dans tout ce que je trouve de polaire, moufles, chaussettes et chope mon duvet, me le cale noir de betes sur la selle et demarre en trombe Noir Desir afin de separer la colonne du Quartier General. 5km plus tard je m'arrete suant comme un phoque pour constater les degats : plus une fourmis ! pas meme une coincee dans la glissiere, derriere une couture, dans le recoin d'la capuche, rien, nada, yok, walou ! Je crois avoir hallucine mais je me souviens avoir pris une photo, je verifie avec soulagement l'horreur sur mon appareil... Si Bernard Werber lit ce blog (pourquoi pas ?) je veux bien une explication en commentaire... Je m'endors sur le bas-cote au risque de me faire ecraser par un chauffard. Le lendemain je conduis toute la journee dans les memes paysages rouges et vallonnes, debarquant ainsi dans les faubourgs de Bombay, ces quartiers de poussiere ou de gigantesques autels consumment la glaise des briquettes, leur fumee allant chiner avec le ciel couchant, et moi les yeux fatigues a esperer d'etre arrive. De Bombay je n'ai pas plus d'idee que de Tombouctou, un nom - comme d'hab' - une position geographique... je pousse donc toujours plus a l'Ouest jusqu'a tomber dans l'eau. J'echoue par hasard sur les docks, me glisse dans mon duvet pour y deguster les dernieres tomates en regardant la Lune se lever, rouge dans les haubans et les grues. Dans mon demi-sommeil j'entends des voix, quelles fees viennent troubler mon berceau ?! deux flics, sangles d'insignes, la bedaine reposant fierement sur le ceinturon a l'image des balcons siciliens, la moustache evidemment et une verve bourrue. Ils me debitent un brin de leur patois sybillin, des jeunes m'entourent tout sourire, lorsque je sens quelqu'un m'aggripper la tignasse... je me fais ejecter de mon duvet ! Serieux quant a mon capillaire, je deploie tout ce que nos Gaulois d'ancetres on trouve d'insanites vertes et cinglantes pour defendre Alesia ! Ce qui comme chacun sait n'a pas fonctionne, je bats en retraite sur un parking des quartiers riches et mal gardes.
“Pourquoi diantre est-il alle se perdre a Bombay ?!” vous demandez-vous... J'ai d'une part a regler ici les derniers papiers pour Noir Desir, a savoir un “Carnet de Passage”, document permettant l'importation temporaire du vehicule dans un pays autre que celui d'immatriculation ; c'est l'absence de cette autorisation qui avait empeche Peachie de quitter le territoire turc il y a deja quelques mois. D'autre part, puisque Charly et Anton ne me rejoignent finalement pas, je cherche un bateau qui puisse m'embarquer pour le Sud de l'Iran, le Yemen ou meme la Corne de l'Afrique, d'ou : “Noir Desir” ! Seulement ce que je ne savais pas et vous non plus certainenemt, c'est que Bombay est une des cites les plus horribles qui soient : 80 km du Nord au Sud, deux autoroutes pour se deplacer d'un quartier a l'autre, 12 millions d'habitants sur votre passage, des giratoires complexes et foireux, des avenues en sens unique, une voie de chemin de fer qui divise la ville en “Est” et “Ouest” mais qu'on ne peut quasi jamais traverser, et bien sur un traffic babylonien ! Bref, dans ma quete de la Western India Automobile Assocation je brule 12 litres de petrole et d'enervement, evite trois amendes pour insultes (en francais) a agent (incompetent), refoule vingt meurtres, et ne devore que deux dosas par jour... Ayant dans mes errements trouve l'Alliance Francaise je profite de la projection d'un film pour rencontrer Nacho, un espagnol ayant appris le francais a Science Po Bordeaux, decidemment ca me poursuit ! Il m'heberge gentillement sur le campus de St Pius College, alors envahi par le rassemblement national de l'assoc' Caritas. Je finis par me rendre au siege de l'Automobile Club, pour voir ma requete purement et simplement refusee, les papiers de Noir Desir ne sont pas a mon nom comme ces f@#** de p*/-# du RTO de Bangalore nous l'avaient conseille, chaque administration dit ce qu'elle veut et moi au milieu je peux aller me faire voir ! Impossible de rapatrier mon Bajaj jusqu'a l'Arc de Triomphe donc, va falloir trouver autre chose... Je passe aussi mon temps a faire la retape dans le quarier du port, enchainant des thes a m'en eclater la panse, esperant “rencontrer” un quelconque marin, je me pointe sur les docks pour m'en faire virer manu militari par la Secu, meme pas le temps d'inventer un mensonge, je traine mes espoirs devant ces maisons de conserve ou brinqueballent trois hamacs en partance pour des ports lointains, meme le marin dont j'ai eu le contact par Nacho ne me repond pas... Au consulat francais, c'est la sourde oreille. Je decide donc d'abandonner mes reves de grand large, et organise ma sortie de Bombay. Avec Nacho nous dicutons longuement autour d'un peu de viande (de temps en temps ca fait du bien), cette societe composite est impressionnante, lui travaille avec le champion indien de la laicite, concept actuel s'il en est, ou comment vivre ensemble au milieu de signes des plus ostentatoires... sous d'autres lattitudes ca semble marcher ! Je quitte sans regrets la ville a 1h du mat' pour avoir les rues pour moi et me coucher sur l'highway, 55km plus loin.
Les trois jours qui suivent me voient arc-boute sur mon guidon a vire-volter d'un nid de poule a l'autre... Je remonte au Nord a travers le Madhya Pradesh, sorte de plateau beauceron en plus joli, les champs s'etalent de part et d'autre d'une route des plus pourries ! Le bitume est en lambeau, je maudis tous les cantonniers du monde, et me pose des questions essentielles : comment ont-ils fait pour obtenir ce resultat ? imitation de la Lune, ou bien de Mars ? l'armee teste ses missiles dans le coin et la tete chercheuse est pas au point ? un bandit de grand-chemin se fait les ongles sur le goudron ? Je m'ecroule tous les soirs dans ma sueur coagulee de poussiere, de moucherons kamikases, et de vent chaud ; l'oeil ravi d'etoiles et de Lune, un peu du sourire beat de la loutre a l'affut... Un matin je rencontre au reveil un paysan si aimable de me faire visiter ses cultures, et hop un piment en guise de p'tit-dej', meme du ble, une sorte de pois chiches qu'il fait grilloter sur un feu de brindilles... L'avant-veille c'est un agriculteur qui me faisait le tour du proprietaire, ses vignes sont parait-il tres reputees, le raisin de Nashik s'exporte partout, jusqu'en Californie, moi je l'ai trouve trop craquant... Voila en tout cas qui vient completer mes menus : 5 thes, 6 samosas et une bolinette de riz epice par jour. J'approche peu a peu du Rajasthan, je sens poindre une atmosphere de deserts, un peu du beige lavasse de sa paire de “camel”, le terrain s'accidente en des tertres pierreux et chauds, les palmiers se font utiles. Je continue sur ces chemins cabosses, leur arrachant chaque jour 7 heures de conduite, je suis seul et n'ai pas grand-chose d'autre a faire... ecrire, voler aux paysages un cliche, je me nourris dans les dhabas - ces relais routiers crasseux et francs - les sourires y sont remarquables autant que Noir Desir remarquee, on me sert des thes brulants du delice des rustres, je m'etends pour une minute sur leur lits de camp, oublie qu'il fait chaud, ca gueule a cote un baragouin genial, et le cricket gresille en ondes hertziennes.
Je deboule ainsi a Udaipur, cite lacustre, c'est tout ce que j'en sais ; ce soir je paie la tournee de the a une bande de musulmans amuses par mon periple, ils se marrent a n'en plus finir et moi de ne rien comprendre... Je m'enfonce dans les petites ruelles, delie le piege de leur labyrinthe : je prend mes marques. Enfin je trouve les ghats, je peux m'etendre dans le scintillements des palais de marbre sur le lac, le hurlement des chiens et le ronflement des vaches. Je reste deux jours dans cette ville trop belle pour etre tranquille, le spectacle des hexagenaires en casquette me rappelle Boukhara, je croise des Francais dont les paroles me font honte. En revanche j'en rencontre un jeune, Nicolas, qui s'est mis a investir en Inde et qui tient desormais une Guest House (
http://www.pleasureguesthouse.com/ pour la pub...), et Olivier, un Belge tres sympathique venu en Inde monter une boite de cosmetiques de luxe bases sur les soins ayurvediques (
http://www.keraveda.com/ ), mais qui, au recit de mes peregrinations, tente aussi de m'orienter pour l'avenir... “Y’a pas de medecine !” devrais-je repondre !
Je m'enfuis de cette “Venise de l'Orient”, dont les gondoliers bovins manquent de sympathie, il est 4h30 du mat', aujourd'hui est Shiva Birthday, autrement dit dans deux heures les rues seront bloquees par tout une populace “enchillumme"... et la route m'appelle. Tout le jour je roule sur un velour parfait, droit et sans ecarts, le plateau du Nord Rajasthan s'etire ainsi jusqu'a Dehli. Noir Desir cale son aiguille a 60 km/h, poussant sans fatigue a 75 pour doubler les camions. Je passe la journee la plus monotone de mon voyage, a en avoir des trous de memoires existentiels : qui prit la succession de Krouchtchev a la tete de l'URSS ? Le premier a donner la bonne reponse en commentaire gagne une photo developpee en A4... Et lorsque cela me revient je jubile d'une telle satisfaction que... rien, ben non rien, ca reste monotone ! J'avale ainsi 496 km, dix heures trente le cul sur ma selle ! J'ai de qui tenir ! Le soir venu je m'endors dans la poussiere d'un acacia, ca me va... Les etoiles doucement perlent entre deux epines, un oeil se ferme, l'autre se grise encore et disparait. Je repars a l'aube, pousse par le seul besoin de rallier Dehli dans la matinee afin de faire le pied de grue aux consulat pakistanais et iraniens, peine perdue, les embouteillages annulent l'avance prise sur le jour. J'entre dans la capitale sans autres plans que ce souci : une sieste, je vous en supplie !
Vous ne me croyiez pas ?!
La greve embrume le World Trade Center. Bombay.

Sur fond de gratte-ciel, les gamins s'improvisent des terrains de cricket.

A Gateway Of India, une pointe ou l'on prodigue des promene-couillons vers Elephant Island, des Indiens se prennent pour de vrais loups de mer...


Le grand Large, une seule marque de fabrique...
Vignes de Nashik, ils font meme pas de vin ces c... !!!

A 850 metres d'altitude, les bles penchent dans le Madhya Pradesh.

La preuve...

... et les coupables ! ou au moins les responsables !

Satanee journee !

Ca me rappelle quelque chose ? ...
Le Rajasthan au couchant m'offre des airs de Highlands.
Mais ce ne sont pas des chardons qui montent a l'assaut des forts abandonnes.

Un vrai spectacle serait de les voir nager le papillon... la c'est un peu trop monotone !!!
Palais + lac = Udaipur
Miniatures realisees par Viru Singh, jeune de 16 ans a qui je cree un blog a l'occaz'.
La cite blanche... (vue de la terrasse de la frenchie Guest House...)