On attend trois bonnes heures que le temps passe, puisque c'est le protocole dans ce pays. Le thé que nous offrent des camioneurs est servi, bu et resservi, à l'image de ces enfants qui grimpent sur le pont, sautent et remontent, inlassablement.
Nous avons encore du mal à nous plier à ce rythme où le temps, même inutile, n'est jamais ni perdu, ni gagné. En un quart d'heure nous sommes sur l'autre rive où, après une rude montée, commence un nouveau pays : le Kurdistan. Depuis Istanbul les personnes que nous rencontrions fronçaient les sourcils lorsque nous évoquions la suite de notre route dans "l'Est de la Turquie", nous mettant en garde contre le danger que représentaient des villes telles que Diyarbakır ou Van, l'emprise des terroristes du PKK, la fermeture d'esprit des kurdes. Nos amis de Konya et quelques autres après ne se gênaient pas et allaient jusqu'à nier l'existence même d'une telle contrée, eux qui se donnaient tant de mal à défendre les Palestiniens... Pourtant, dès Siverek, la première ville du plateau kurde, un médecin nous interpelle en Anglais devant la mosquée ; ravi de pratiquer un peu il nous explique qu'à partir d'ici "people are here to help you", et que nous étions les bienvenus chez eux. Voilà qui promet ! 100 km plus loin, ça n'a pas loupé. Avant d'entrer dans la ville de Viranşehir, un pick-up (si à Konya les mobylettes sont légion, à Maraş les side-cars faits maison, ici les pick-up sont les rois de la ville) s'arrête à notre hauteur, le jeune chauffeur qui en descend est tout de suite conquis par le charme de Peachie. En une minute il nous tend sa carte et nous donne rendez-vous, deux heures plus tard, à son bureau en centre-ville. Notre agréable surprise se transforme vite en cauchemar quand on essaye de s'y rendre ; dans ce pays même les locaux ne connaissent pas le nom des rues si tant est qu'il y en ait.
Dès qu'on le retrouve, Nouri nous emmène au "Lokanta" (restaurant) où nous dégustons nos premiers vrais "kebap", au fait des brochettes de mouton accompagnées d'aubergines grillées et d'une salade de légumes frais : délicieux jusqu'aux piments qui hérissent nos papilles. Il nous ballade à travers la ville typique par sa laideur, sa puanteur et son bordel général, nous rencontrons ses amis qu'il hèle ou klaxonne à tous les coins de rue. Tant et si bien qu'on débarque à la piscine, cachée derrière une station-essence elle prodigue une fraîcheur surnaturelle quand on constate que le mercure approche les 46 degrés. Il nous faut quelques plongeons pour nous rendre compte qu'il n'y a pas une femme dans l'eau. C'est en arrivant dans la famille de Nouri que nous saisissons à quel point cette région est plus traditionnelle que ce que nous avions traversé jusqu'alors.
Au delà de l'allure des kurdes (sheffiyê parme sur la tête, pantalon bouffant et moustache pour toutes les générations) c'est surtout la façon dont la petite soeur de 18 ans est considérée qui nous frappe. Elle exécute absolument toutes les tâches ménagères, seule, prenant ses repas de son côté après avoir servi à table et préparé nos lits. "Autre pays, autres moeurs..." Durant le dîner - délices à profusion - nous en apprenons plus sur Nouri et sa famille.
Ses aïeux ont quitté Mossoul (aujourd'hui dans le Kurdistan irakien) au début du XXème siècle pour s'installer à Viranşehir où ils devinrent propriétaires de six mille hectares. Ils font partie de ces Kurdes de Turquie considérés comme "arabes" par leurs pairs parce que leurs racines sont plantées de l'autre côté d'une frontière créée de toutes pièces par Sykes et Picot en 1916 et dont Kemal - ce vautour de l'empire ottoman ici vénéré comme un dieu - s'est largement contenté.
Aujourd'hui les terres sont vendues mais Nouri, reconverti en électricien, est persuadé que s'y cache encore un trésor. A 26 ans, sa femme l'ayant quitté, nous comprenons qu'il se cherche des raisons de vivre, des rêves ; nous demeurons incrédules jusqu'à ce qu'il nous parle de cartes, de détecteurs turcs de mauvaise qualité (il voudrait tant que nous lui en ramenions un de France !), et nous emmène même, à minuit, à travers des hectares de terrre brûlée à l'endroit présumé qui ferait sa fortune.
Tout ce que nous voyons c'est une maigre étendue d'eau que surplombe une falaise de quinze mètres percée de nombreuses grottes. Cette nuit-là, nous nous endormons presque conquis par tous ces rêves.
Nous repartons le lendemain matin, après un dernier thé - le 19ème - pour retrouver le plateau que nous mettons six jours à traverser, jusqu'à Cizre.
La route file tout droit vers la Syrie puis longe la frontière, le no man's land est à un jet de pierre. Cette promiscuité justifie l'omniprésence de l'armée turque, au fil des contrôles Josselin se sent une vocation...
Cette double-voie stratégique est défoncée par le passage incessant des tracteurs, des camions et des blindés ; certaines portions sont en rénovation, ce qui rend la circulation encore plus difficile mais présage de transports de troupes plus efficaces... Nous pestons contre la mauvaiseté des cantoniers dont l'oeuvre nous tape autant sur le système que la tonne de soleil accablant la plaine. Une désolation de pierres tombées d'on ne sait où et d'herbes roussies constitue le seul horizon de notre semaine. Nous avançons bien malgré un vent sulfureux qui nous dessèche les yeux, nous gerce les lèvres et tarit nos pensées. Les pauses sont encore plus insoutenables.
Heureusement nous faisons une escale dans les hauteurs : la ville de Mardin s'accroche depuis 2500 ans aux premières montagnes kurdes. Nous dénichons pour une fois ce que nous croyions - naïvement - trouver partout en Turquie. Enfin des vieilles pierres !
Surplombant de 1000 mètres la Mésopotamie - berceau des civilisations européennes et des religions monothéistes - la cité regorge de ruelles d'où émergent des clochers muets et des minarets criards. 
Nous visitons l'une des premières églises du monde après avoir pris le thé dans une medresa, mais le trop grand nombre de touristes (nous voyons des français en marcel et bob fluo, l'appareil sur la bedaine : nostalgie de nos pantouflards) sclérose le contact intime avec les habitants ; à part des sales mioches criant "money money" à notre passage (ils volent nos sacs mais sont interpellés par des policiers avec qui nous avions sympathisé) nous ne rencontrons personne.
Nous étouffons notre déception dans la fumée de quelques narghilés, profitant de la table - luxe à vos yeux dérisoire - d'une maison de thé pour écrire.
Nous poursuivons notre route suffocante jusqu'à Cizre, bourgade bénéficiant à peine de la fraîcheur du Tigre. Ce 14 août nous nous apprêtons à fêter les 21 ans de Charles et le premier mois de voyage, lorsque soudain...

mais c'est là un roman plein de suspens que diable diantre!!!
RépondreSupprimeron veut la suite, c'est insupportable.
RépondreSupprimerdis-ns d'où postez-vs tt ça puisqu'on est 10 jours plus tard que le récit? (on s'habitue au tps réel avec ces nouvelles technos...)
Coucou les jeunes cousins, impressionnée la grande cousine Béné !
RépondreSupprimerBravo pour tout : les photos, les textes et bien sùr, l'expérience.
Bonne route, je vous embrasse.